Lacordaire


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"Le plus grand orateur de son siècle" (Catholic Encyclopedia)

(La maison Seilhan a recréé sa chambre, à partir d'éléments retrouvés à l'école de Sorèze)

Le monde de Lacordaire n'est pas celui de saint Dominique. L'horizon marqué par le sillage de Voltaire, de Rousseau, de la Révolution, est tout autre que celui de la chrétienté médiévale menacée par l'hérésie cathare. Mais n'y a t il pas cependant quelque parenté entre Dominique, priant à Osma pour obtenir une charité efficace pour le monde à sauver, criant la nuit " qu'en sera-t-il des pécheurs ? ", et Lacordaire déclarant son ambition " de me jeter là où les besoins du siècle réclameraient  les secours les plus pressants " ?

La vie du chanoine d'Osma a été bouleversée lorsque, à Toulouse ou en Narbonnaise, il a pour la première fois rencontré l'incroyance. Pour Lacordaire, incrédule dès son adolescence au lycée de Dijon, cet affrontement s'est fait au dedans de sa propre conscience. Mais sa conversion, pendant son stage d'avocat à Paris (1824), mobilise irrévocablement ses énergies pour le service des hommes de son temps, et le conduit au séminaire. 

Une fois chrétien, le monde ne s'évanouit point à mes yeux, il s'agrandit avec moi même. Au lieu du théâtre vain et passager d'ambitions trompées et satisfaites, j'y vis un grand malade, qui avait besoin qu'on lui portât secours une illustre infortune composée de tous les malheurs des siècles passés et à venir, et je ne vis plus rien de comparable au bonheur de le servir sous l'œil de Dieu avec l'évangile et la croix de son Fils. Le désir du sacerdoce m'envahit comme une conséquence naturelle de mon propre salut…

Plusieurs années sont nécessaires avant que ce jeune prêtre (1827), peu à l'aise dans les conventions ecclésiastiques, ne trouve le vrai point d'application de son zèle. Chapelain de la Visitation, deuxième aumônier du lycée Henri IV (1828), il se lance enfin dans l'action lorsque, après les journées de juillet 1830 qui ont renversé la monarchie de la Restauration, il se joint à l'abbé de Lamennais pour fonder et diriger le journal L'Avenir (oct. 1830). L'entreprise ne dure guère plus d'un an et se termine par une condamnation romaine. Tragique pour Lamennais qui finira par quitter l'Église, I'aventure, tout en assurant pour toujours à Lacordaire la méfiance tenace de quelques adversaires, n'en aura pas moins été pour lui-même bénéfique, lui permettant de révéler deux aspects de sa personnalité humaine et religieuse qu'aucune crise ultérieure ne parviendra jamais à séparer : un souci et un sens très vifs des requêtes de l'opinion publique, une fidélité raisonnée au successeur de Pierre.

Après de nouveaux mois de travail silencieux à la Visitation, c'est l'événement des Conférences de Notre Dame de Paris (1835). Six mille auditeurs entendent son cri, " un de ces cris dont l'accent, lorsqu'il est sincère et profond, ne manque jamais d'émouvoir ". Rejoints au cœur de leurs pensées et aspirations, les hommes de 1830 se sentent reconnus de celui qui leur annonce Jésus-Christ et son Église, tandis que lui même se découvre des capacités dont jusqu'alors il ne mesurait pas la puissance. " Il en est de l'orateur comme du mont Horeb : avant que Dieu l'ait frappé, c'est un rocher aride ; mais quand Dieu l'a touché‚ de son doigt, c'est une source qui féconde le désert "...

Ces conférences n'appartiennent précisément ni à l'enseignement dogmatique, ni à la controverse pure. Mélange de l'une et de l'autre, de la parole qui instruit et de la parole qui discute, destinées à un pays où l'ignorance religieuse et la culture de l'esprit vont d'un pas égal, et où l'erreur est plus hardie que savante et profonde, nous avons essayé d'y parler des choses divines dans une langue qui allât au cœur et à la situation de nos contemporains.

Dieu nous avait préparé à cette tâche en permettant que nous vécussions d'assez longues années dans l'oubli de son amour, emporté sur ces mêmes voies qu'il nous destinait à reprendre un jour dans un sens opposé. En sorte qu'il ne nous a fallu, pour parler comme nous l'avons fait, qu'un peu de mémoire et d'oreille, et que nous tenir, dans le lointain de nous mêmes, en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé,

La restauration dominicaine sera le fruit de cette expérience.

Après le carême de 1836, Lacordaire a peur autant de son succès que des contradictions qu'il suscite. Ne se sentant pas la force de continuer dans l'immédiat, il se retire à Rome pour y réfléchir et travailler " devant ma solitude et devant Dieu ". Mais il n'est pas homme à rester éloigné du champ de bataille tant qu'il a en main des armes qu'il croit efficaces. En novembre 1837, le voici remonté en chaire, inaugurant à Metz une longue série de conférences, habité qu'il est désormais par " l'ambition de créer en France un enseignement qui lui manque ", c'est à dire un exposé méthodique de la foi, dans toutes les grandes villes. L'ambition serait démesurée, s'il ne laissait déjà mûrir en son cœur une résolution prise depuis le mois de mai: restaurer en France l'Ordre dont le nom même répond à ce besoin.

Ce pas hardi... n'est que la continuation de ma carrière, le besoin intime de ma vie, et la continuation sur une grande échelle de tout ce qui fait l'objet incessant de mes pensées..., le dernier dévouement auquel je puisse aspirer pour Dieu.

A l'automne 1838 l'opinion publique est saisie du projet, et c'est avec éclat que Lacordaire en fait part à " son Pays " dans le Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des Frères prêcheurs (mars 1839).

On nous demandera peut être... pourquoi nous avons préféré rétablir un Ordre ancien plutôt que d'en fonder un nouveau. Nous répondrons...: si Dieu nous accordait la puissance de créer un ordre religieux, nous sommes sûr qu'après beaucoup de réflexions nous ne découvririons rien de plus nouveau, de plus adapté à notre temps et à ses besoins, que la règle de saint Dominique. Elle n'a d'ancien que son histoire, et nous ne verrions pas la nécessité de nous mettre l'esprit à la torture pour le seul plaisir de dater d'hier...

Au terme de son noviciat, accompli en Italie à Viterbe (avril 1839   avril 1840) et consacré pour une part à la rédaction d'une Vie de saint Dominique, Lacordaire reste à Rome pour y commencer la formation de quelques compagnons. Mais, au printemps de 1841, une décision des Congrégations romaines l'oblige à se séparer de ses novices. L'épreuve est lourde de conséquences pour l'avenir de la restauration dominicaine, mais dans l'immédiat elle redonne à Lacordaire liberté de son emploi du temps pour reprendre dans les chaires de France la place unique qu'il s'y était faite. C'est réellement en prêchant qu'il rétablit l'Ordre des Prêcheurs. Par le succès même de ses conférences il entretient le prestige dont il a besoin devant l'opinion et les pouvoirs publics pour braver les lois en vigueur, il trouve les amitiés et les ressources financières nécessaires à ses établissements, il suscite de nouvelles vocations. Les fondations de couvents se succèdent à Nancy (juin 1843), à Chalais (1844) après une station à Grenoble, à Flavigny (1848) et Paris, dans l'actuel séminaire des Carmes (1849). Le 15 septembre 1850, Lacordaire est nommé prieur provincial de la province dominicaine de France, officiellement restaurée.

Vie conventuelle et prédication chrétienne ont elles éloigné du combat politique l'ancien rédacteur de L'Avenir ? Il s'y engage de nouveau lorsque l'avènement de la République, en février 1848, semble ouvrir des voies nouvelles à la conquête de ces libertés publiques pour lesquelles il s'est toujours compromis. Fondateur du journal L'Ere nouvelle avec Ozanam et l'Abbé Maret, député de Marseille à l'Assemblée constituante, il est vite mal à l'aise dans le jeu des partis et après quelques semaines se retire de la mêlée. Trois ans plus tard, après le coup d'État du 2 décembre 1851 qui pour lui sonne le glas des libertés, il interrompt définitivement le rythme de ses grandes conférences, tandis qu'un champ nouveau s'offre à son " dévouement " : l'éducation de la jeunesse. La fondation du Tiers Ordre enseignant de saint Dominique (sept. 1852) se rattache à la prise en charge de collèges à Oullins (juillet 1852) puis à Sorèze (été 1854) où il se retire au terme d'un provincialat à la fois fécond et douloureux. Rappelé en septembre 1858 à la tête de la Province de France, qui de ce fait connaît un nouvel essor, il n'en continue pas moins de résider à Sorèze, jusqu'à sa mort (21 novembre 1861).

A la fin de septembre 1861, Charles de Montalembert vint à Sorèze pour y voir une dernière fois celui dont il avait été le plus intime confident depuis les années de L'Avenir. Il persuada son ami d'écrire, ou plutôt de dicter ses souvenirs. Ce très beau texte d'ailleurs inachevé ne fut publié qu'en 1870 sous le titre Le Testament du P. Lacordaire. Correspondant bien en effet à un écrit recueillant le fruit du dernier effort intellectuel du grand orateur, ce titre n'était cependant pas celui que l'auteur avait choisi. Plus didactiquement, Lacordaire avait dicté Notice sur le rétablissement en France de l'Ordre des Frères prêcheurs. Ainsi, à son lit de mort, repassant en pensée toute sa vie, estimait il que tout se résumait à cela, comme service rendu à son siècle.

C'est là, ce me semble, où se rattachent la vocation de Dieu à mon égard et toutes les circonstances de ma vie privée et publique. Instrument de la divine Providence dans cette restauration, qui se liait au sort à venir des ordres religieux chassés la plupart des pays catholiques, j'y avais été préparé de longue main, et, en repassant dans ma mémoire mes premières années, ma jeunesse, les épreuves et les bénédictions, toute ma carrière, je crois y reconnaître une indication sensible de ce que Dieu voulait de moi et de ce qu'il m'a fait la grâce d'accomplir...

On peut parler de " testament " si le testament n'est pas seulement un écrit, mais un patrimoine que reçoivent les héritiers, avec devoir de le faire fructifier. Ainsi le testament de Lacordaire se confond il, pour les dominicains français d'aujourd'hui, avec ce que la première génération dominicaine appelait le " testament de saint Dominique ". " Ayez la charité, c'est à dire une charité efficace pour le salut des hommes de notre siècle ".

Frère André DUVAL o.p.

 

 

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